Le tourisme au temps de l’effondrement

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Je prépare mon intervention en plénière d’ouverture pour les Entretiens Internationaux du Tourisme du Futur qui se dérouleront à Vixouze dans une semaine. Mon sujet : le tourisme au temps de l’effondrement.

 

Nicolas Hulot démissionne du gouvernement…

Ce matin, Nicolas Hulot a annoncé, en direct sur France Inter,  son départ du gouvernement. Esseulé, au combat chaque jour avec d’autres ministres sur des questions qui sont pourtant d’ordres sociétal, légitime, logique, il n’a pas réussi son pari. Si ces questions essentielles ne sont pas partagées à tous les niveaux et que les lobbys l’emportent régulièrement, comment pourrait-on éviter l’effondrement ?

 

Un effondrement systémique dans moins de 20 ans ?

Selon les collapsologues, l’effondrement est inévitable. Yves Cochet, ancien ministre de l’environnement, explique d’ailleurs que cet effondrement va arriver bientôt. En 2020 de manière probable, avant 2030 de manière très probable et avant 2040 de façon inévitable. Mais au fait, qu’est-ce qui va s’effondrer ?!

Le climat, la finance mondiale, la biodiversité, la chaîne alimentaire, les approvisionnements… on ne sait pas précisément quel sera le déclencheur, mais chaque effondrement va logiquement en enclencher un autre, tels des dominos qui s’écroulent un à un. Et, bien sûr, dans la foulée, des problèmes de migrations, de conflits, de maladies, de pollutions en tout genre vont s’enchaîner… Donc, soyons clairs, on parle bien du possible effondrement de notre société et notre civilisation.

 

La fin du récit de tourisme durable « Feel Good » ?

Grand fan de Cyril Dion et du film Demain, j’ai toujours pensé que construire des récits positifs et « Feel Good » permettait de sensibiliser les professionnels et les citoyens à s’engager pour construire un modèle positif et vertueux de notre société. Or, après 12 ans de travaux et d’engagements sur les questions de développement durable du tourisme, je ne peux que constater que les avancées ne sont pas du tout à la hauteur face à l’explosion des impacts négatifs (poids du tourisme et de l’aérien sur les enjeux climatiques, overtourism, pas de position des gouvernements sur la question du tourisme durable, etc.).

 

Penser un récit prospectiviste du tourisme dans une société qui s’effondre

Alors quand on m’a demandé d’intervenir en plénière d’ouverture des Entretiens du Tourisme du Futur sur les enjeux de tourisme durable dans le futur, je ne me voyais pas tenir encore une fois le même discours « FeelGood »… J’aurais pu rappeler l’importance d’avoir une politique forte en matière de développement durable du tourisme en France et dans le monde,  et l’obligation d’imposer clairement des choses aux professionnels, de pousser des quotas carbone impopulaires auprès des voyageurs, etc. Je me suis dit que, pour une fois, il serait intéressant de tenter une autre approche. Celle-ci consisterait à construire des scenarii sur l’évolution du tourisme, de voyage, des loisirs, dans une société qui s’effondre, puis, qui se sera effondrée.

 

Si on écoute Cyril Dion dans la très bonne série NEXT  sur Youtube, l’effondrement est déjà là. Pour autant, quelles réactions adoptent les consommateurs ou les entreprises du voyage face aux enjeux climatiques et aux risques imminents ?… Aucune. Le critère prix reste prioritaire et les voyageurs continuent de prendre l’avion sans se préoccuper de l’impact sur le climat. On voit bien apparaître quelques signaux faibles autour de la recherche de microaventures, de dépaysement de proximité ou de staycation mais la majorité des gens continuent de consommer du voyage, cherchant bons plans et instagrammabilité pour leur séjour. Alors que notre impact individuel est en moyenne de 10 tonnes d’équivalent carbone par an, comment pourrions-nous nous obliger à réduire ce chiffre à 3 tonnes comme le préconise Tristan Lecomte – Pur Projet, dans un récent post Facebook ?

Avant l’effondrement systémique et le tipping point…

Donc, en attendant des signes toujours plus forts de l’effondrement, je ne vois pas le tourisme évoluer vers une décroissance… les gens vont continuer à voyager, prendre l’avion, consommer des destinations… aucune loi dissuasive et forcément impopulaire ne sera prise pour inciter consommateur ou entreprise de réduire leur bilan carbone. Et les alternatives de certains ne compenseront pas la consommation à outrance des autres, surtout à l’échelle mondiale.

Bien sûr, petit à petit, des destinations seront saturées car certaines autres seront fermées (c’est déjà le déjà le cas ici ou là pour des raisons de préservation). Mais demain ces fermetures seront  aussi liées à questions d’insécurité face à des risques naturels (montagnes qui s’effritent, érosion des plages et des côtes, montée des eaux, catastrophes naturelles et météo déglinguée) ou à des risques sociaux (migrations, conflits riches / pauvres, etc.).

 

Une poussée du staycation et des stages d’apprentissage pour se préparer au choc

A côté de ça, des signaux faibles d’aujourd’hui vont se développer en particulier le staycation (par une montée de l’individualisme, du survivalisme et du repli sur soi) mais aussi de nouvelles formes d’aventure de proximité (Sylvain Tesson aurait-il montré la voie avec ses Chemins Noirs ?) et les vacances seront mises à profit pour apprendre de nouvelles choses et compétences (stage de survie ? de permaculture ? de couture ?). Le voyage transformationnel sera donc bien réel. Enfin, à travers tout ça, les zones naturelles protégées seront toujours plus recherchées. Il faudra d’ailleurs gérer les flux et, malheureusement, rendre les Parcs naturels régionaux et les Parcs nationaux payant en France à l’instar des Etats-Unis ou du Canada pour continuer à les protéger. A côté de cela, de nouvelles offres d’eco-village se développeront comme Villages Nature pour permettre aux gens de se mettre au vert à proximité sans mésaventure et avec tous les services possibles à proximité.

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Faillites, régulations tardives et résilience post-effondrement?

Puis, à l’arrivée du tipping point, les problèmes vont exploser.

Approvisionnements en matière première pour les transports… crise financière qui touchera les ménages… le tourisme ne sera rapidement plus une priorité ou dans tous les cas, plus comme avant. On se refugiera dans des moments plus simples de loisirs et de conforts par l’entraide (on le voit déjà dans les zones post catastrophes naturelles).

Je pense qu’enfin (trop tard ?), de nouveaux modèles et des nouvelles réglementations seront crées et surtout adoptés afin de limiter les impacts sur le climat et sauver l’économie mondiale. La mise en place de quotas carbone avec la possibilité pour les plus riches de racheter des quotas aux plus sobres en carbone pourrait nous pousser à nous cacher dans des zones ultra préservées voire sur d’autres planètes ( ?).

 

Puis, j’imagine parfaitement un avenir à la Player One où les gens pourraient se réfugier dans un monde virtuel utopiste où ils pourraient justement sortir d’un quotidien bien gris et tenter une « Second Life » où un nouveau modèle économique pourrait se développer et même pourquoi pas relancer l’économie plus réelle…

Mais, le tourisme se composera très probablement de moments de repos, d’apprentissages ou d’engagements citoyens afin de reconstruire la société, de relancer des micro-économies locales (à travers des monnaies complémentaires locales par exemple). Et, petit à petit, certains de ces lieux (re)deviendront des destinations, un peu comme à la Ferme du Bec Hellouin ou encore aux Amanins à travers des ateliers thématiques pour reconnecter les gens à la nature.

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Et les professionnels du tourisme dans tout ça, et les hébergeurs ? Et bien, forcément, ils vont être impactés au premier plan ! Leur clientèle va évoluer. Il faudra s’adapter, repenser le modèle. Qui sait, notre modèle de comptabilité aura peut-être évoluer en transformant la notion de performance d’une organisation à travers les spectres financiers et extra-financiers (écologique, social, sociétal) … Et dans ce cadre, l’enjeu pour un hébergement ne sera pas uniquement d’augmenter son taux d’occupation et son RevPAR mais aussi de pivoter en un tiers-lieu de vie pour les habitants et pour les migrants par exemple afin de reconstruire le vivre ensemble… Mais globalement, c’est tout un pan de l’industrie du tourisme qui va s’effondrer, comme d’autres secteurs de l’économie… Elle sera bien loin l’ambition des 100 millions de touristes internationaux en 2020 recherchés par le gouvernement et par Atout France.

Voilà donc quelques scénarii d’anticipation en tirant les pistes présentées par les collapsologues comme Pablo Servigne ou Julien Wosnitza, eux-mêmes ayant intégrés les alertes des scientifiques du monde entier. Forcément, ce n’est pas très positif voir même crispant ou délirant peut-être pour certains mais il faut avouer que cela permet de poser la réflexion… Est-ce qu’en tant que professionnel du tourisme ou simplement en tant que voyageur, n’a-t-on pas des choses à faire pour éviter cela ou simplement que le choc fasse moins mal…

 

Guillaume Cromer

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